Anne Frank au pays du manga | Alain Lewkowicz


prologue anne franck2Lorsque l’on me parle de BD numérique généralement mes poils se hérissent. Je ne suis pas un grand fan de ce genre de média et surtout je n’y trouve aucun intérêt. Pour moi seule la bonne vieille BD imprimée sur papier compte, car il ne faut pas oublier qu’un album de BD est aussi un objet de collection et j’ai du mal à retrouver ce plaisir dans la collection de fichiers informatiques ! Il faut dire aussi que l’offre de BD numérique aujourd’hui est très limitée et ne se limite principalement qu’à transposer la bande dessinée papier en mégaoctet et à ne proposer qu’une visualisation grâce à un lecteur pas toujours bien fait, pas très glamour tout ça ! Bref rien ne m’attirait vraiment dans ce nouveau support. Mais ça c’était avant de découvrir ce Anne frank au pays du manga. Avec ce documentaire j’entrevoie enfin les possibilités infinies qui nous sont offertes pour créer un nouveau genre dans la BD, la BD numérique interactive !

Alors qu’est ce qui se cache derrière cet étrange titre ? Vous le savez peut-être – ou pas, en tout cas moi je ne le savais pas – mais le journal d’Anne Frank est un best-seller au Japon. La jeune fille est une véritable icône au pays du soleil levant, mais le récit d’Otto Frank n’est pas décliné de la même manière au Japon qu’il ne l’est dans l’Europe occidentale. La question est, pourquoi élever Anne Frank au rang d’idole dans un pays qui ne connait que très peu (voire pas du tout) la Shoah et plus généralement les évènements qui ont marqué cette période sombre. Au Japon tout est adapté en Manga et Le journal d’Anne Frank n’y a pas coupé.

Depuis sa première publication en 1952, « le journal d’Anne Frank » est le plus lu et le plus étudié des livres étrangers au Japon. Toutes générations confondues, tout le monde connaît la petite fille d’Amsterdam et son destin tragique. Un best-seller, également disponible en manga, mais dans lequel Anne Frank est simplement perçue comme l’héroïne d’un roman à succès à la conclusion cruelle et émouvante. Au pays du soleil levant, peu nombreux sont ceux qui connaissent la Shoah. Une histoire bien trop lointaine pour les Japonais, malgré leur alliance avec le Troisième Reich. Ils ne semblent pourtant pas non plus bien connaître leur propre histoire : « La guerre, c’est horrible. Et nous en avons été les plus grandes victimes lorsque les Américains ont largué leurs bombes atomiques sur nous. », dit Makoto Otsuka, le directeur du mémorial à Anne Frank et à la Shoah, situé non loin d’Hiroshima et unique en Asie. Et c’est l’idée vague qui fait à peu près consensus au Japon. Racontant à la première personne le voyage de ses auteurs, cette BD documentaire interactive explore les représentations du passé dans la société japonaise d’aujourd’hui. Le Japon a adopté Anne Frank, figure universelle, pour en faire un manga — une forme spécifiquement japonaise mais que le monde entier s’est désormais appropriée. Pied-de-nez, mais aussi véritable tentative de jeter un pont entre deux cultures, les auteurs racontent leur parcours d’Occidentaux au Japon en « web-manga », mêlant dessins, photographies, sons et vidéos, pour dissiper le brouillard du relativisme culturel qui nimbe généralement l’Asie lorsqu’elle est observée depuis l’Occident. [synopsis des auteurs]

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Ce projet est l’initiative d’un homme, Alain Lewkowicz, journaliste spécialiste de l’Asie. Son but est de comprendre avant tout ce paradoxe Japonais d’avoir peu de connaissance sur les exactions qui ont eu lieu en Europe durant la seconde guerre mondiale alors même que ce pays à été au centre de l’Histoire du XXème siècle avec Hiroshima et Nagasaki. Cette méconnaissance du conflit l’intrigue. Il est accompagné de Vincent Bourgeau (dessinateur), Marc Sainsauve (photographe) et Herminien Ogawa un franco-japonais qui va jouer le rôle de traducteur et  interprètes. La présence d’Herminien dans ce reportage est d’ailleurs essentielle puisqu’il va être surtout un lien entre deux cultures qui parfois se comprennent mal.

Avant de parler du fond, parlons un tout petit peu de la forme parce que l’expérience de lecture est novatrice et m’a replongé dans une ambiance que j’adore. Le premier contact est assez particulier et j’ai l’impression d’être de retour dans les rues Tokyoïtes bouillonnantes, grouillantes de monde avec cette atmosphère des grandes villes Japonaise, ce son presque assourdissant des pubs diffusées sur écrans géants et cette ambiance mélangeant J-pop et musique d’Idol (genre AKB48 pour ceux qui connaissent) . Les cases défilent sur fond sonore, ça m’a transporté instantanément. Ce sentiment d’immersion est présent du début à la fin de ce documentaire qui nous emmène de Tokyo à Hiroshima en passant par Kyoto.

D’habitude dans le métro, on dort ou on joue avec son portable, mais le lundi, on lit Jump. 600 pages de manga vendues à 3 millions d’ 2€ » – Herminien Ogawa

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Je le disais plus haut au japon tout est adapté en manga et l’équipe de reporter va rapidement s’en rendre compte dés leur arrivée dans la capitale Nippone en dénichant dans une librairie le Mein kampf d’Adolph Hitler revisité à la mode manga. D’abord interpellé, Alain Lewkowicz exprime ses doutes sur la véracité historique du contenu après avoir feuilleté l’album. L’éditeur du manga indique très sérieusement sur la couverture « que l’on peut mieux comprendre ce qui a poussé Hitler à une telle folie grâce à ce manga »…Les mangas ayant pour sujet la seconde guerre mondiale et plus généralement sur les conflits armés auxquels le Japon à participé ne sont abordés que de manière globale et pas aussi sérieusement qu’en Europe. Aucun mangaka ne se risquerais à entrer de façon plus mature dans ces thèmes sujets à polémique, probablement par peur de froisser les esprits.

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L’équipe se dirige ensuite vers Kyoto afin de rencontrer Makoto Otsuka auteur d’un manga qui revisite l’histoire d’Anne Frank. Comme le dit Alain Lewkowicz, Makoto est un « Anne Frank-ologue » atypique qui a décidé depuis sa rencontre avec Otto Frank (l’auteur d’Anne Frank) en 1971 de comprendre  l’holocauste, il a même appris à parler Hébreu – ce qui surprend les visiteurs Israéliens. Il tente de faire un lien entre ce qu’on vécut les Japonais durant la seconde guerre mondiale et l’holocauste Juif. Il a d’ailleurs créé « L’Holocaust Education Center » près de Hiroshima – tout un symbole – afin d’expliquer au peuple Nippon ce que fût cette période de l’Histoire pour les Juifs d’Europe. Et l’on apprend que, bizarrement, le programme scolaire Japonais fait pas mal l’impasse sur le sujet !

Et là je fait un petit aparté ! Parce qu’à tout moment – pendant tout le documentaire en fait – l’on sent l’agacement qui monte chez Alain Lewkowicz. Il a du mal à comprendre la position Japonaise qui consiste selon lui à se poser en victime et à éluder les questions qui fâchent. Et pour ce qui est de ce genre de question, il ne se gêne pas pour les poser et au passage mettre ses interlocuteurs mal à l’aise surtout lorsqu’il aborde l’implication du Japon dans le conflit mondial ou encore dans les massacres de Nankin en 1937. Cette attitude n’est pas vraiment bien perçue au Japon. On sent nettement que petit à petit cet agacement est communicatif et personnellement j’ai trouvé l’attitude du reporter souvent limite dans ses interventions et ses conclusions généralement cyniques. Il frôle régulièrement l’indélicatesse voire le manque de respect.
Il donne l’impression de reprocher aux Japonais de ne pas connaître ni de s’intéresser à leur passé, de se poser en victimes plutôt que de réfléchir à la position politique du pays lors du conflit. Comment peut-on juger un peuple là-dessus ? En tant que Français pouvons nous décemment nous poser en donneur de leçon ? Nous qui avons encore bien du mal aujourd’hui à reconnaître officiellement les exactions de l’armée Française lors de la guerre d’Algérie, entre autre chose…
J’ai trouvé ses méthodes choquantes au début mais j’avoue que cette agressivité peut aussi être jouissive parfois, particulièrement lorsqu’il s’intéresse au mouvement nationaliste qui ne s’embarrasse pas pour donner son avis sur la question.

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C’est aussi une autre facette de ce reportage, de nous faire découvrir ce que peut être le nationalisme Japonais. C’est même carrément la position négationniste et révisionniste d’une partie de la population qui est abordée dans l’un des chapitres. A ce sujet, lors de la visite du seul musée du pays traitant de la guerre, l’on se rend bien compte de ce phénomène de distanciation et ce refus de voir la réalité historique. La rencontre avec des Uyakus – les militants d’extrême droite – nous apporte des réponses sur les raisons de cette vision patriotique d’une partie de la population qui considère que le Japon doit être fier de ce qu’elle à été ou fait. Un nationalisme exacerbé pour cette catégorie de population, plutôt âgée qui à vécu le conflit et qui se trouve fatalement face à la jeunesse extravagante – celle de Harajuku par exemple – qui laisse peu à peu tomber les traditions. Cette jeunesse qui avoue sa méconnaissance de l’Histoire Japonaise et qui ne se préoccupe que très peu de son passé. Il y a finalement une vraie fracture entre la jeunesse du Japon moderne et les défenseurs nostalgique d’une époque impérialiste.

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Et même pour Hiroshima – autre destination de notre équipe – le problème est là, il y a un manque d’intérêt de la part de la jeune génération et les professeurs ont bien du mal à  inverser la tendance. Lors de ma visite au musée de la bombe d’Hiroshima, j’avais pourtant constaté la présence de nombreux écoliers, certes plus ou moins intéressés par le discours de leurs enseignants ou guides, mais il y avait quand même beaucoup plus de Japonais que de touristes étrangers, enfin il me semble…

Anne Frank au pays du manga est une perle, un véritable coup de cœur. J’ai passé des heures à écouter, à lire, à m’imprégner de l’ambiance, c’est juste génial ! La réalisation est irréprochable, les cases interactives sont signalées par des petits « + » dans les angles, l’expérience devient ludique. Les interviews donnent un sentiment de réalisme. L’interface est très bien conçu, une barre en bas de page permet de revenir sur des pages précédentes très facilement. Les animations sont fluides et l’on a envie de parcourir chaque case pour ne rien rater de ce périple. C’est une autre manière de faire de la BD, une nouvelle expérience qui exploite à merveille l’outil informatique.  Je suis fan de cette BD numérique interactive qui vous fais voyager et cultive votre esprit !

Anne Frank au pays du manga, sur une idée originale d’Alain Lewkowicz assisté de Vincent Bourgeau, Samuel Pott et Marc Sainsauve – Production: Arte.

>> Pour lire la BD, cliquez sur l’image

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Une réflexion sur “Anne Frank au pays du manga | Alain Lewkowicz

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