Un printemps à Tchernobyl | Emmanuel Lepage


un-printemps-a-tchernobyl-bd-volume-1-simple-432192Que diable allait-il faire dans cette galère ? En fait c’est la première question qui m’est venu lorsque j’ai vu que cet album était sur le point de sortir. Parce que Voyage aux îles de la désolation, c’était déjà pas le voyage facile mais là, Tchernobyl, c’est presque comme si Emmanuel Lepage avait décidé de se rendre sur une autre planète.  Comme le dit justement l’auteur dans les fleurs de Tchernobyl, ce nom, Tchernobyl sonne comme un glas. Parce que lorsqu’il faut citer un lieu qui symbolise le mieux ce que peut être une catastrophe nucléaire c’est bien Tchernobyl… le lieu maudit par excellence. Alors pourquoi visiter ce lieu ou la mort règne en maître ? Parce que il y a encore des gens qui vivent là-bas… et que la nature semble renaitre tout doucement.
Emmanuel Lepage est un homme de défis mais pour se rendre à Tchernobyl, dans la fameuse zone contaminée, 22 ans après la catastrophe nucléaire d’avril 1986, il faut un sacré courage.

C’est grâce à l’association des Dessin’acteurs qu’ Emmanuel Lepage et Gildas Chasseboeuf (Les fleurs de Tchernobyl) ont pu se rendre, en 2008, dans la zone interdite pour rendre compte, par le texte et le dessin, de la vie des survivants et de leurs enfants de ces terres hautement contaminées. Ils logeront à Volodarka, un petit village situé à 40Km de la centrale où survivent 300 âmes. Personne n’exprime mieux les motivations d’un tel voyage que  l’auteur lui-même :

On me donnait l’occasion de réaliser, pour la première fois, un reportage en dessin. Je ne serai pas seulement témoin du monde, mais « impliqué » ! Acteur ! Militant, quoi !Dans ce métier, seul à gratter sur ma planche, j’ai souvent l’impression de voir le monde à travers une vitre. D’être « à côté ». cette fois-ci, le monde, je le sentirai dans ma peau ! Bien sûr, c’était risqué…
Mais tellement excitant !
J’allais découvrir des terres interdites où rôde la mort.

MEP_PRINTEMPS_TCHERNOBYL.qxd:Mise en page 1

Le récit débute sur les extraits troublants et touchants d’un livre, la supplication de Svetlana Alexievitch. Cette dernière, écrivain et journaliste Biélorusse raconte dans quel état une femme a vu son mari rentrer de la centrale juste après l’accident. Ce témoignage vous glace le sang et vous prépare pour la suite.
Car quelques pages plus loin, grâce au  trait sombre du fusain d’Emmanuel Lepage, l’on découvre Pripiat, ville vouée à l’origine à être le fleuron des nouvelles citées de l’union soviétique des années 90. Ça c’était avant la catastrophe ! Aujourd’hui Pripiat est une ville fantôme. Emmanuel, Gildas et leurs accompagnateurs déambulent dans les rues silencieuses accompagnés par les « tic tic » continu des dosimètres qui mesure le taux de radioactivité. On imagine aisément quelle pression psychologique ce genre d’appareil peut vous mettre sur les épaules. Le danger est là, invisible… en bruit de fond.

pourtant-emmanuel-lepage-est-a-tchernobyl-photo-drDans ce contexte tout ce qui apparait comme naturel ne l’ai plus, chaque geste doit être réfléchi. Chaque pas doit être calculé. Ne pas marcher dans les flaques d’eau, ni sur le lichen et les mousses irradiés. Surtout ne rien toucher, juste être spectateur. Il ne faut absolument pas s’asseoir sur le sol, et il est préférable de marcher au milieu de la route délavée par la pluie car la radioactivité y est dix à quinze fois moins élevée que sur les bas côtés. Le moindre geste devient une contrainte et il y a d’ailleurs un passage dans l’album qui illustre bien cela. Lors d’un dessin Emmanuel Lepage laisse échapper un fusain, il hésite à le ramasser naturellement mais tout ce qui touche le sol doit être abandonné…

montage:Mise en page 1

Pourtant dans ce théâtre de désolation il se produit des choses étonnantes. A Volodarka l’eau du puits qui se trouve dans le jardin de la petite maison où vit toute l’équipe n’est pas contaminée. A certain endroit la terre n’est pas forcément plus irradiée qu’en Bretagne…
Petit à petit la vision que portait Emmanuel Lepage sur Tchernobyl change, la peur laisse place à une sorte de fascination pour ce paysage apocalyptique. La mort est présente à chaque instant mais la nature est toujours là elle aussi, éclatante de couleur. L’esprit d’Emmanuel Lepage est alors tourmenté entre dessiner l’horreur de ce décorum comme il est venu le faire à l’origine où simplement dessiner ce qu’il voit, c’est-à-dire la beauté de la nature lorsque celle-ci se réveille au printemps ?

Gildas, tu crois qu’on peut dire que Tchernobyl, c’est beau ?
… mais regarde Gildas ! on nous envoie ici pour représenter le désastre et on va revenir avec des dessins de paysages, d’animaux et d’enfants !
… ce n’est pas ce qu’on attend d’un livre qui sera diffusé par des gens qui se battent contre le nucléaire !

printempstchernobyl 4

Ce réveil de la nature est mis en scène dans la seconde partie de l’album. Les 80 premières pages font la part belle aux niveaux de gris, aux nuances de marron, aux ambiances pluvieuses bien glauque. Cette mise en couleur est progressive, le début est vraiment très sombre et la couleur n’apparait que sur les panneaux indiquant la présence de radioactivité. Mais plus l’on tourne les pages et plus la couleur s’invite dans les croquis et les aquarelles. De la couleur enfin ! Passé la moitié de l’album, j’ai senti comme une bouffé d’oxygène. les nuances de vert du feuillage, des champs, des fleurs, la nature à repris ses droits. Il y a quelque chose de rassurant dans cette mise en couleur, le fait de savoir que la vie est encore possible dans cet environnement contaminé. Graphiquement le travail est bluffant comme d’habitude avec cet auteur, le mélange BD, croquis et grandes illustrations fonctionne, c’est juste grandiose.

Au final, un printemps à Tchernobyl est un documentaire troublant, touchant. Emmanuel Lepage ne verse pas dans le militantisme, il nous apporte un témoignage vrai et émouvant d’une population Ukrainienne refusant de quitter sa terre et tentant d’offrir une vie normale à ses enfants aux abords de la zone interdite et ce malgré le spectre de la radioactivité. Les deux dernières pages m’ont littéralement retourné…  C’est un album qui fait partit de mes coups de cœur de l’année 2012.  Il ne faut pas passer à côté de ce livre fantastique, et en plus vous ferez une bonne action en l’achetant puisqu’une grande partie des recettes de l’album est reversée à l’association Les enfants de Tchernobyl. Je regrette juste de ne pouvoir aller à Angoulême cette année pour rencontrer Emmanuel Lepage…

Un printemps à Tchernobyl, d’Emmanuel Lepage – Editions: Futuropolis/2012 – 164 planches
>> Une interview d’Emmanuel Lepage chez Bodoï

MEP_PRINTEMPS_TCHERNOBYL.qxd:Mise en page 1

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités

11 réflexions sur “Un printemps à Tchernobyl | Emmanuel Lepage

  1. Pingback: Chronique | Un Printemps à Tchernobyl (Lepage) | IDDBD

  2. Pingback: 3 ans déjà ! | K.BD

  3. Pingback: Un printemps à Tchernobyl (Lepage) | K.BD

  4. Pingback: La Revue Dessinée – Numéro 1 | Collectif | stripbystrip

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s